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Focus sur Islam et capitalisme de Maxime Rodinson partie 1

C’est Mercredi 21 mai 2014 à Aix-en-Provence que s’est déroulée la conférence présidé par Alain Gresh, directeur adjoint du Monde Diplomatique et spécialiste du monde musulman contemporain. Elle aura pour sujet la réédition récente de l’ouvrage de l’islamologue Maxime Rodinson, Islam et capitalisme, qu’Alain Gresh a préfacé.

Actumag : Bonjour Monsieur Gresh.  Merci de nous accueillir pour ces quelques minutes d’entretien, juste avant votre conférence.

Dans Islam et capitalisme, Maxime Rodinson affirme être fidèle au « marxisme non-institutionnel », c’est-à-dire aux grandes thèses socio-historiques et sociologiques établies par Karl Marx. Elles sont, selon lui, solidement établies. Vous qui avez rédigé la préface de la réédition d’Islam et capitalisme, dans quelle mesure êtes-vous, vous-même, fidèle à ces orientations ?

Alain Gresh : J’adhère aux thèses marxistes non-primaires qui affirment que la vie concrète des hommes influence l’évolution des sociétés. Il est illusoire de dire que les grandes religions et les idéologies façonnent l’Histoire de manière souveraine. Cela est vrai en ce qui concerne le monde musulman. Les tendances qu’il a connu, ou qu’il connait, ne peuvent être expliquées en analysant le Coran. La religion a, certes, un rôle, mais il est second.

Les modes de production et la vie sociale influent directement sur l’état et l’évolution des sociétés. Les grandes religions, comme le christianisme, le judaïsme ou l’islam s’adaptent, finalement, à tous les changements d’époque.

Actumag : En quoi souscrivez-vous à la thèse de Maxime Rodinson développée dans Islam et capitalisme, et disant que l’islam n’a pas été un empêchement objectif à l’émergence du capitalisme moderne ?

Alain Gresh : L’islam n’a pas été un empêchement à cette émergence dans la mesure où Maxime Rodinson montre concrètement qu’il n’existe pas plus de fatalisme en islam que dans la Bible, dans l’Ancien Testament, où les notions de prédestination sont fortement présentes. Maxime Rodinson essaie, effectivement, de relativiser les choses. D’ailleurs, il y a des pays musulmans qui sont, aujourd’hui, cinquante ANS après la première édition de l’ouvrage, entrés dans le capitalisme, même s’il est différent du capitalisme tel que nous le connaissons. Il y a les cas de la Turquie, de l’Indonésie, de quelques pays d’Asie…

Actumag : …Excepté que beaucoup disent que le capitalisme, de fait, a d’abord émergé en Occident, alors que cela n’a pas été le cas dans les pays musulmans. Comment expliquez-vous cet état de fait ?

Alain Gresh : Vous savez, aujourd’hui, on dit cela par rapport à l’islam, mais on le disait aussi par rapport à la Chine, ou à l’Asie.

Il y a une question qui a toujours été posée : Pourquoi l’Europe a-t-elle émergée à un moment donné de son Histoire? En fait, on se rend compte et il y a eu toute une littérature sur le sujet, notamment La Grande divergence de Kenneth Pomeranz qui fait une comparaison entre le développement de l’Europe et celui de la Chine depuis le XVIIIème siècle que les éléments de développement capitalistes étaient présents dans des pays situés hors de l’Europe, et que, au fond, devant beaucoup d’autres, il y a deux raisons principales qui ont amené à cette domination européenne :

  1. La conquête de l’Amérique, qui a donné à l’Europe des moyens financiers supérieurs, des ressources agricoles énormes et un lieu de prédilection pour l’exportation de son surplus de population…

Actumag : Et pourquoi pas une « conscience-monde » qui faisait défaut aux autres civilisations…

Alain Gresh : Oui, c’est possible.

  1. La compétence militaire. Cela s’explique par le fait que l’Europe était divisée entre des Etats qui se sont beaucoup fait la guerre et qui ont acquis très tôt des capacités à mener des actions que les Empires (hors- Europe : Ottoman, Chinois, Moghol en Inde, Aztèque, Inca…) ne possédaient pas. On le voit quand le Royaume-Uni s’attaqua à la Chine, et ce,  très facilement, alors que des régions de la Chine n’étaient pas très éloignées, en termes de développement, de ce qui avait cours en Europe.

En fait, c’est cette domination militaire qui va entraîner le retard de ce qu’on appellera le Tiers-Monde, et non celui uniquement du seul monde musulman. Il faut rappeler que si l’on dit aujourd’hui que l’islam rime avec fatalisme, c’est exactement ce que l’on disait des Chinois, alors que leur pays est en train de devenir la première puissance économique mondiale.

Actumag : Pourtant, le capitalisme, historiquement, a d’abord émergé en Europe occidentale. Vous venez d’évoquer quelques exemples de la litanie de facteurs qui ont amené à  cette émergence. Sauf que, le capitalisme, comme le souligne Maxime Rodinson dans son ouvrage, a dû son développement en Chine, dans le monde musulman ou dans le Tiers-monde dans son ensemble, à des causes exogènes, à savoir l’introduction qui en a été faite par l’Europe. En partant de cette idée, Est-ce que l’on peut dire que les cultures du Tiers-monde possèderaient en leur sein une sorte de non-adaptation au capitalisme, même si l’on voit des pays comme la Chine se développer rapidement sur le plan capitalistique, encore que les inégalités y sont effroyables ?

Alain Gresh : C’est vrai que les inégalités y sont effroyables. Mais il faut aussi voir que, chez nous, en Occident, elles n’arrêtent pas d’augmenter depuis trente ans.

Au-delà de cela, je pense que le marxisme dogmatique fut un appauvrissement de la pensée de Karl Marx, lorsqu’il voyait une succession de stades se succéder dans l’évolution des sociétés (stade esclavagiste, stade féodal, stade capitaliste, stade socialiste), lesquels de stades étaient caractérisés par des modes de production dominant, et ce, en prenant l’Histoire européenne comme modèle unique.

Sur la fin de sa vie, Karl Marx a beaucoup étudié les sociétés colonisées, dont l’Inde. Et alors qu’au départ, il avait une vision assez positive du colonialisme car il y voyait le chemin par lequel devait s’effectuer l’exportation  du progrès, il va mettre en lumière à la fois le caractère destructeur du colonialisme et le fait que l’on ne peut pas analyser ces sociétés de la même manière que celles d’Europe. Ainsi, il dit que sa philosophie devait s’appliquer à l’Europe, mais non à la Russie et encore moins à l’Inde.

Actumag : Ce serait donc dans cette perspective que l’on pourrait comprendre l’intérêt de l’ouvrage de Maxime Rodinson, dans le sens où, en ce qui concerne le monde musulman, il accouche d’une théorie sur l’évolution des sociétés qui prend en compte le fait colonial…

Alain Gresh : …Marx prend aussi en compte le fait colonial dans la dernière période de sa vie, même s’il est compliqué de connaître la totalité de sa pensée puisqu’il a écrit des dizaines de milliers pages qui ne furent pas publiées (documents, lettres). Mais en analysant ces pages, l’on se rend compte que sa pensée a connu une évolution sur le fait colonial.

Adel Taamalli

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