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Focus sur Islam et capitalisme de Maxime Rodinson partie 2

Actumag : Francis Fukuyama a émis une hypothèse qui eut un grand retentissement lors de la parution de son ouvrage majeur, La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme. Selon lui, la fin de l’Histoire serait atteinte lorsque le libéralisme, le capitalisme et la démocratie libérale seraient développés au sein d’une société. Par ailleurs, il avait souligné, dans ce même ouvrage, que l’islam serait, peut-être, une exception à la règle. Maxime Rodinson a montré que l’islam ne pouvait pas avoir été un empêchement à l’émergence du capitalisme. Est-ce l’islam pourrait être un empêchement à l’émergence de la démocratie ?

Alain Gresh : Je ne crois pas à la thèse de Fukuyama, lequel prenait appui sur la fin de l’Union soviétique et la défaite du communisme pour affirmer qu’on était arrivés à la fin de l’Histoire grâce à la victoire d’un modèle unique de société. L’Histoire n’est pas terminée. On le voit dans les conflits existants en Ukraine, dans le monde arabe, et dans beaucoup d’autres endroits du monde. L’idée que l’économie détermine tout est une idée absurde. C’est une idée qui est très loin de la pensée marxiste, laquelle prend en compte l’Histoire propre des pays…

Sur la question de l’islam et de la démocratie, je me méfie de toute simplification. Je donne l’exemple, dans la préface de l’ouvrage de Maxime Rodinson, du droit de vote des femmes, qui participe à ce que nous pensons, nous-mêmes être de la démocratie. Dans les années 1950, en Egypte, les femmes sont descendues dans la rue pour demander le droit de vote. L’Université d’Al-Azhar  avait affirmé que c’était contraire à l’islam. Aujourd’hui, sauf exceptions dont l’Arabie Saoudite, ce n’est plus le cas. Les femmes ont, partout dans le monde musulman, le droit de vote. Ainsi, si l’on se demande si le droit de vote est conforme à l’islam ou non, il n’y a pas de réponse tout faite. Ce qui importe, c’est que les femmes votent, peu importe la façon, au sein de l’islam, par lequel est autorisé ce vote. En revanche, il est clair que les musulmans ont à composer avec cette situation.

Plus généralement, on voit très bien, dans le monde musulman, la forte aspiration à la participation et à la démocratie. D’une certaine manière, c’est ce que nous avons vu en Egypte : jusqu’au coup d’Etat du 3 juillet 2013. Il y a eu une participation massive et une mobilisation des gens à la vie démocratique naissante. Comme dans d’autres pays, cette aspiration existe dans le monde musulman.

Actumag : Est-ce que cette aspiration doit forcément prendre « la couleur » de l’élément culturel majeur qui, lui-même, est tiré de la religion islamique ? Est-ce que cela est possible ? Est-ce qu’il pourrait exister un développement d’un capitalisme post-contemporain et d’une démocratie type en ce qui concerne le monde musulman ?

Alain Gresh : Je ne crois ni au capitalisme musulman, ni même chrétien. Maxime Rodinson montre bien que le fonctionnement d’une usine dans le monde musulman n’est pas différent de celui d’une usine dans un autre coin du monde.

Mais il n’est pas inenvisageable que la démocratie y prenne des formes particulières. Si l’on compare des démocraties européennes, elles ont des règles parfois très différentes. Il y a, toutefois, un certain nombre de principes dont celui qu’il ne peut pas y avoir de démocratie sans élections libres, même si des élections libres ne font pas nécessairement une démocratie. Car il peut il y avoir élections libres, et en même temps, l’existence d’un système de répression des policiers…(…)

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Actumag : Est-ce que vous voyez, au sein de la scène intellectuelle musulmane, émerger des pensées qui prennent en compte la spécificité de tel ou tel pays musulmans, différents les uns par rapport aux autres, afin de construire une démocratie ? Pouvez-vous donnez des exemples ?

Alain Gresh : Aujourd’hui, la plupart des forces dites « islamistes », notamment Les Frères musulmans ou des intellectuels comme Tariq Ramadan qui se réclament de leur identité musulmane, sont, au moins au niveau des discours, dans l’acceptation de la démocratie, du libéralisme…

Est-ce que, en ce qui concerne les organisations politiques influencées par les Frères musulmans, cela va assez loin ? Il y a des différences : Ennahda en Tunisie, a une position plus ouverte que celle des Frères musulmans en Egypte.

Il existe, sur ce sujet, des débats importants. Ce n’est pas une question liée à l’islam stricto sensu parce que les sociétés musulmanes aspirent à la démocratie, au droit individuel des gens, au fait de ne pas être traitées de manière arbitraire, d’avoir une justice indépendante. N’importe quelle force politique dans le monde musulman, qu’elle se réclame ou non de l’islam, doit prendre en compte cet état de fait.

Actumag : Monsieur Rodinson tire une règle, en prenant exemple sur le monde musulman médiéval : les dignitaires religieux seraient le réceptacle de l’état social de la société dans laquelle ils évoluent, notamment par la défense, en général, de l’ordre social effectif. Est-ce que c’est le cas dans le monde musulman actuel ? Si oui, pouvez-vous donner des exemples ?

Alain Gresh : La problématique a évolué. Depuis les années 1970 et l’émergence de l’Arabie Saoudite comme puissance pétrolière et comme centre religieux majeur, on assiste à une extension du wahhabisme, qui, jusque là, était très minoritaire et était considéré par beaucoup de musulmans comme une secte. Il véhicule un double-discours : un discours apolitique, les partis salafistes affirmant qu’ils ne veulent pas se mêler à la compétition pour le pouvoir et qu’il faut respecter le dirigeant, comme le roi en Arabie Saoudite par exemple ; et, en même temps, une vision très conservatrice de l’islam, de la femme, des pratiques sociales, qui réduit la religion à une dialectique haram/halal (haram est un mot arabe représentant tout ce qui est interdit religieusement dans l’islam, tandis que halal renferme tout ce qui y est autorisé). Exemple : « est-ce que je peux porter une chemise », etc.

Mais, je pense que ce développement ne sera pas éternel, parce que les sociétés arabes, même si elles connaissent une situation difficile, sont dans un climat qui prédispose à la démocratie, du fait de l’éclosion du Printemps arabe.

Actumag : Pour finir, une dernière question liée à la société française. Monsieur Rodinson affirme que l’être social a une influence certaine, voire prépondérante, sur l’évolution des idéologies. Aujourd’hui, les musulmans de France vivent sous l’effet d’une dialectique entre d’une part la hausse de l’islamophobie mais aussi des discriminations, et d’autre part le fait qu’ils vivent dans une société libre, sans commune mesure dans l’Histoire. En quoi cette dialectique assez caractérisée peut-elle influencer l’évolution de l’idéologie musulmane en France, et quelle en serait l’incidence dans le vivre-ensemble ?

Il existe, aujourd’hui, une communauté musulmane en Europe, qui connait à la fois des situations d’oppression, d’islamophobie qui se développent depuis quelques années, et, en même temps, la jouissance d’une liberté qui crée les conditions favorables à l’émergence d’une pensée religieuse plus ouverte. Malheureusement, la force de l’islamophobie, aujourd’hui, est, selon moi, un obstacle principal à l’émergence de cette pensée. Je le sens bien dans le cadre de mon travail et des conférences que je donne : j’y rencontre des personnes de la communauté musulmane, y compris des gens qui ne sont pas intégristes, qui disent se sentir agressées. Dans ces conditions, quand les gens sont sous pression, il ne peut pas y avoir de dialogue apaisé…

Actumag : Vous pensez donc qu’il peut y avoir des réactions malheureuses ?

Alain Gresh : Il y a des réactions. Des gens se tournent vers le salafisme je ne dis pas vers le terrorisme, en disant : « On ne veut rien avoir à faire avec cette société qui nous considère comme des étrangers alors que nous sommes français ».

Actumag : Cela est un phénomène majoritaire au sein de la communauté musulmane ?

Alain Gresh : Non, je ne crois pas. Mais cela existe.

Adel Taamalli

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